mardi 2 Juin 2026
Le tribunal correctionnel néerlandophone de Bruxelles a acquitté la Loterie Nationale et son administrateur délégué, Jannie Haek, dans le cadre du dossier des jeux Woohoo. Cette décision, rendue le 29 mai 2026, marque une étape importante dans un débat qui oppose depuis plusieurs années la Loterie Nationale, les libraires, la Commission des Jeux de Hasard (CJH) et les opérateurs privés de jeux d'argent.
Le tribunal a estimé que les jeux Woohoo constituent des jeux de loterie et non des jeux de hasard, confirmant ainsi la position défendue par la Loterie Nationale depuis le lancement de cette offre numérique.
L'affaire remonte à 2023 lorsque Vision Presse, l'union professionnelle représentant de nombreuses librairies en Wallonie et à Bruxelles, avait déposé une plainte pénale contre la Loterie Nationale et son CEO.
L'organisation reprochait à la Loterie Nationale de développer une stratégie jugée néfaste pour le réseau des libraires en encourageant les joueurs à utiliser son application mobile plutôt que les points de vente traditionnels. Les jeux Woohoo étaient particulièrement visés puisqu'ils ne sont accessibles qu'en ligne.
Cette procédure avait conduit au renvoi de la Loterie Nationale et de Jannie Haek devant le tribunal correctionnel. Comme nous l'expliquions dans notre analyse consacrée au renvoi de la Loterie Nationale et de son CEO devant le tribunal dans le dossier Woohoo, cette décision constituait déjà un précédent particulièrement rare dans le secteur belge des jeux d'argent.
Le principal point de désaccord concernait la qualification juridique des jeux Woohoo.
Pour Vision Presse, ces produits devaient être considérés comme des jeux de hasard. Dans ce cas, leur exploitation aurait nécessité une licence délivrée par la Commission des Jeux de Hasard, comme c'est le cas pour les casinos en ligne et les opérateurs de paris sportifs.
Le tribunal n'a toutefois pas suivi cette analyse.
S'appuyant notamment sur l'arrêt de la Cour constitutionnelle du 11 décembre 2025, les juges ont estimé que le comportement du joueur n'influence pas le résultat du jeu. Le gain éventuel est déterminé à l'avance et le joueur ne fait que révéler le résultat.
Selon le jugement, ce critère suffit à distinguer les jeux Woohoo des jeux de hasard classiques et à les faire entrer dans la catégorie des jeux de loterie.
Le dossier Woohoo a donné lieu à de nombreuses prises de position au fil des années.
La Commission des Jeux de Hasard avait notamment exprimé des réserves quant à la nature de certains jeux Woohoo. Sans nécessairement remettre en cause leur statut juridique, la CJH soulignait les nombreuses similitudes visuelles et fonctionnelles avec les jeux proposés dans les casinos en ligne.
Animations, mécanismes de révélation, expérience utilisateur : plusieurs caractéristiques rapprochaient selon elle les Woohoo de certains jeux de hasard.
Nous avions d'ailleurs détaillé l'avis de la Commission des Jeux de Hasard sur la qualification des jeux Woohoo, un avis qui avait largement alimenté le débat entre la Loterie Nationale et les opérateurs privés.
Le jugement rendu le 29 mai privilégie toutefois une lecture strictement juridique basée sur le mécanisme du jeu plutôt que sur son apparence ou son expérience utilisateur.
Au-delà des aspects juridiques, le dossier Woohoo a rapidement pris une dimension politique.
Plusieurs représentants de la N-VA ont dénoncé ce qu'ils considéraient comme une concurrence déloyale de la part de la Loterie Nationale. Selon eux, l'institution publique développe des produits qui ressemblent de plus en plus à ceux proposés par les opérateurs privés tout en bénéficiant d'un cadre réglementaire distinct.
Cette critique visait notamment l'absence de contrôle par la Commission des Jeux de Hasard ainsi que certaines différences en matière de fiscalité et d'encadrement.
Dans notre article consacré aux accusations de concurrence déloyale formulées par la N-VA à l'encontre des jeux Woohoo, nous revenions déjà sur les tensions croissantes entre la Loterie Nationale et le secteur privé des jeux d'argent.
Ces reproches continuent aujourd'hui d'alimenter le débat entre la Loterie Nationale et les opérateurs privés du secteur.
Face aux critiques croissantes visant les jeux Woohoo, le ministre des Finances avait également été amené à réagir.
La réponse apportée à l'époque avait été jugée largement insuffisante par les opposants à la stratégie numérique de la Loterie Nationale. Plusieurs acteurs estimaient que les mesures annoncées ne répondaient pas aux questions fondamentales concernant l'encadrement de ces jeux.
Comme nous l'avions expliqué dans notre analyse des mesures prises par le ministre des Finances face aux critiques visant les jeux Woohoo, cette intervention avait été perçue par certains observateurs comme largement symbolique.
Si la Cour constitutionnelle a confirmé que les Woohoo sont juridiquement des loteries, elle a également attiré l'attention sur les risques associés à ces produits.
Dans son arrêt de décembre 2025, la Cour souligne que les jeux de loterie en ligne peuvent présenter des risques comparables à ceux des jeux de hasard, notamment en matière d'addiction.
Cette observation a été reprise dans le jugement du tribunal correctionnel.
Autrement dit, même si les Woohoo échappent à la législation sur les jeux de hasard, leur potentiel addictif ne peut être ignoré. Cette nuance pourrait avoir son importance dans les futurs débats législatifs.
La Loterie Nationale s'est félicitée de cette décision qui confirme, selon elle, la légalité de son offre Woohoo.
L'institution rappelle que les jeux Woohoo sont organisés dans le cadre du monopole légal dont elle bénéficie pour les loteries et qu'ils ne relèvent pas de la loi sur les jeux de hasard. Le tribunal lui a donné raison sur ce point en acquittant à la fois la Loterie Nationale et son administrateur délégué Jannie Haek.
Cette victoire judiciaire ne met toutefois pas fin aux discussions sur l'avenir des jeux de loterie en ligne. Les critiques formulées par les libraires, la Commission des Jeux de Hasard, certains partis politiques et les opérateurs privés demeurent d'actualité.
La Cour constitutionnelle elle-même a rappelé que la protection des joueurs devait être adaptée au niveau réel de risque présenté par ces produits numériques. Un débat législatif sur l'encadrement futur des jeux Woohoo n'est donc pas à exclure.
Pour l'heure, la justice belge a cependant tranché : les jeux Woohoo sont des loteries et non des jeux de hasard. Une décision qui renforce considérablement la position de la Loterie Nationale dans ce dossier emblématique du paysage belge des jeux d'argent.