lundi 22 Juin 2026
La Belgique dispose aujourd'hui de l'une des réglementations les plus strictes d'Europe en matière de jeux de hasard. Interdiction des bonus, limitation de la publicité, contrôle d'identité renforcé, extension du système EPIS : jamais la protection des joueurs n'a été aussi encadrée. Pourtant, selon une étude citée par RTL Info, les sites illégaux représenteraient désormais 60 % du trafic des joueurs belges. Une situation qui soulève une question de fond : la réglementation actuelle favorise-t-elle encore la canalisation vers l'offre légale ?
Depuis plusieurs années, la Belgique a considérablement renforcé son arsenal réglementaire.
L'arrêté royal du 27 février 2023 a quasiment supprimé toute publicité pour les jeux de hasard. Les opérateurs agréés ont progressivement disparu des écrans de télévision, des réseaux sociaux et des espaces publicitaires traditionnels.
La loi du 18 février 2024 est allée encore plus loin. Depuis le 1er septembre 2024, les bonus et cadeaux promotionnels sont interdits pour les opérateurs privés. Les procédures d'identification ont également été renforcées et les mécanismes d'exclusion étendus.
Le 1er mai 2025, la vérification de l'identité est devenue obligatoire avant même qu'un joueur puisse déposer de l'argent ou participer à un jeu. Depuis le 1er mai 2026, le contrôle EPIS s'applique également aux établissements de classe IV.
L'objectif poursuivi par le législateur est clair : réduire l'exposition aux jeux de hasard et mieux protéger les consommateurs.
Pourtant, les chiffres présentés dans l'enquête de RTL Info racontent une autre histoire.
Selon une étude Yield Sec commandée par Gaming1 et citée dans le reportage, les sites illégaux représenteraient désormais 60 % du trafic lié aux jeux de hasard en Belgique.
Parallèlement, la liste noire de la Commission des Jeux de Hasard (CJH) ne cesse de s'allonger. Plus de 900 sites y figurent désormais, contre quelques centaines seulement il y a quelques années.
Le phénomène est d'autant plus préoccupant que ces plateformes restent facilement accessibles. Le test réalisé par RTL montre qu'il est possible de créer un compte sur BC.Game en moins de vingt secondes, sans vérification d'identité ni contrôle de l'âge.
Là où les opérateurs légaux doivent respecter des contraintes de plus en plus nombreuses, les acteurs illégaux continuent à proposer bonus, programmes VIP, cryptomonnaies et limites de dépôt inexistantes.
Depuis l'adoption de la loi sur les jeux de hasard, la politique belge repose sur un principe fondamental : la canalisation.
L'idée consiste à orienter les joueurs vers une offre légale, contrôlée et sécurisée afin d'éviter qu'ils ne se tournent vers des opérateurs clandestins. Or, plusieurs indicateurs laissent penser que cette canalisation est mise sous pression.
La récente étude de la Commission des Jeux de Hasard consacrée aux 18-30 ans montrait déjà que 28 % des jeunes interrogés avaient joué sur un site illégal et que 8 % utilisaient exclusivement des opérateurs non autorisés.
Les opérateurs légaux dénoncent désormais une situation dans laquelle ils sont soumis à des contraintes croissantes tandis que les plateformes illégales continuent à bénéficier d'une visibilité importante via Google, les réseaux sociaux, les influenceurs ou encore certains partenariats sportifs internationaux.
Le débat ne se limite pas aux intérêts économiques des entreprises du secteur.
Les opérateurs agréés mettent régulièrement en avant les protections imposées par la réglementation belge :
À l'inverse, les plateformes illégales échappent à l'ensemble de ces obligations.
C'est notamment ce qu'ont rappelé la présidente de la Commission des Jeux de Hasard, Magali Clavie, ainsi que l'avocat Alexandre Cassart dans le reportage de RTL Info.
Selon ce dernier, certains joueurs confrontés à des litiges ou à des gains impayés se retrouvent sans aucun recours, les opérateurs étant généralement installés hors de la portée des autorités belges.
L'un des exemples les plus marquants évoqués dans le reportage de RTL Info concerne le partenariat entre Eden Hazard et Stake.
Alors que la publicité pour les jeux de hasard est fortement encadrée en Belgique depuis l'entrée en vigueur de l'arrêté royal du 27 février 2023, la marque Stake continue d'apparaître aux côtés de l'ancienne vedette des Diables Rouges sur différentes plateformes en ligne.
Pour la présidente de la Commission des Jeux de Hasard, Magali Clavie, ce type de partenariat est particulièrement problématique. Dans le reportage, elle rappelle que de nombreux consommateurs peuvent considérer qu'un opérateur soutenu par une personnalité aussi connue est nécessairement légal.
Cette confusion est d'autant plus importante que Stake figure sur la liste noire de la Commission des Jeux de Hasard et ne dispose d'aucune licence lui permettant d'offrir légalement ses services aux joueurs belges.
Le contraste est frappant. D'un côté, les opérateurs agréés en Belgique ont vu disparaître la quasi-totalité de leurs possibilités de communication commerciale. De l'autre, certaines marques illégales continuent à bénéficier d'une exposition internationale portée par des ambassadeurs mondialement connus, des partenariats sportifs ou des campagnes numériques accessibles depuis la Belgique.
Le dossier lié à la promotion de Stake fait actuellement l'objet d'une information judiciaire. Toutefois, comme le souligne RTL Info, les contenus promotionnels restent visibles sur Internet.
Pour les opérateurs légaux, cette situation illustre l'une des principales limites du système actuel : les restrictions publicitaires sont pleinement appliquées aux entreprises disposant d'une licence belge, tandis que les acteurs offshore continuent à communiquer depuis l'étranger avec une portée qui dépasse largement les frontières nationales.
Dans ce contexte, certains observateurs s'interrogent : la réduction de la visibilité des opérateurs légaux n'a-t-elle pas indirectement laissé davantage d'espace aux marques illégales auprès du public belge ? Cette question est aujourd'hui au cœur du débat sur l'efficacité de la politique de canalisation menée en Belgique.
La question est désormais posée ouvertement par plusieurs acteurs du secteur.
Faut-il poursuivre le durcissement réglementaire ou concentrer davantage les efforts sur la lutte contre l'offre illégale ?
Certaines pistes émergent déjà, notamment le blocage des flux financiers vers les sites interdits. Une solution régulièrement évoquée par Gaming1 et plusieurs opérateurs agréés qui estiment que le simple blocage des noms de domaine a montré ses limites. Le paradoxe belge est aujourd'hui évident : jamais le marché légal n'a été aussi réglementé, mais jamais l'offre illégale n'a semblé aussi visible.
Reste à savoir si les autorités considéreront cette situation comme la preuve d'un échec de la canalisation ou comme la conséquence inévitable d'un combat devenu mondial contre des opérateurs installés hors de leur juridiction.
Journaliste :
La Coupe du monde de football fait aussi les affaires des bookmakers. Mais derrière l'engouement des supporters prospère un marché parallèle. Des milliers de Belges continuent de parier sur des sites illégaux pourtant interdits.
Qui se cache derrière ces plateformes et quels risques font-elles courir aux joueurs ? C'est l'enquête de ce dimanche, signée Corentin Simon et Gaëtan Lille.
La Coupe du monde comprendra 104 matchs au total. Autant d'occasions pour les parieurs de provoquer le hasard et tenter de gagner de l'argent.
Bonne nouvelle pour eux : les plateformes sont innombrables sur Internet. Mais mauvaise nouvelle : en Belgique, les sites illégaux sont bien plus nombreux que les sites autorisés.
Massimo Menagalli - Directeur Général Golden Palace :
Le phénomène explose.
Magali Clavie (Présidente de la CJH) :
C'est vraiment le Far West sur ces sites.
Alexandre Cassart - Avocat :
Ils sont basés dans des pays où la justice belge n'a tout simplement pas les moyens d'aller.
Journaliste :
Nous avons voulu commencer cette enquête par un test. Les sites interdits en Belgique sont-ils vraiment inaccessibles ?
Cette plateforme (BC.Game) est illégale chez nous. Nous y avons pourtant accès sans le moindre artifice informatique (comme l'utilisation d'un VPN par exemple).
Une simple adresse électronique, aucun contrôle d'identité ni d'âge, et l'inscription est validée.
Et voilà, je suis inscrit en moins de vingt secondes. On m'a même généré un pseudo et un identifiant totalement aléatoires.
Nous pouvons alors parier comme sur toute plateforme de jeux de hasard. Mais ici, le site ne respecte pas les règles belges : pas de limite de dépôt et des bonus, théoriquement interdits, sont même proposés.
On peut payer en devises ou en cryptomonnaies.
Des sites comme celui-ci, il y en a des centaines. Mais quelle est l'ampleur du phénomène ?
Au Casino de Namur, nous avons rendez-vous avec un opérateur belge légal (Circus). Il a commandé une étude pour évaluer la puissance des sites illégaux en Belgique .
La conclusion est sans appel : les sites illégaux représentent 60 % du trafic (Yield Sec - 2024).
Charlène Renier - Responsable communication Circus :
On a face à nous des géants qui viennent avec des stratégies de marketing digital féroces.
Journaliste :
Interdites ?
Charlène Renier - Responsable communication Circus :
Interdites, et qui captent effectivement les consommateurs belges. Au-delà du manque à gagner pour les opérateurs, c'est aussi l'État qui en pâtit.
Journaliste :
Près de 900 sites sont répertoriés sur la liste noire. Leur nombre est en hausse ces dernières années. Rien que ces cinq derniers mois, 150 sites ont été bloqués.
Mais il semble facile de contourner l'interdiction.
Magali Clavie (Présidente de la CJH) :
Une fois qu'ils sont bloqués sur notre liste, ils changent une lettre ou un chiffre dans l'URL. Leur site, qui était bloqué, redevient alors accessible.
C'est en quelque sorte un combat sans fin.
Journaliste :
Certains sites illégaux copient même de véritables plateformes autorisées en modifiant simplement quelques lettres.
Christophe Pappas : Manager Digital Golden Palace :
Ils ont une page d'accueil qui est exactement la même, avec un référencement organique assez bon.
En réalité, lorsqu'on clique sur « s'inscrire » ou « se connecter », on est redirigé vers un autre site qui, lui, est sans licence.
Ils utilisent donc la marque, l'image et la vitrine d'un opérateur légal pour se référencer avant de rediriger les joueurs vers l'illégal.
Journaliste :
Et sur l'illégal, les lois de protection des joueurs n'existent pas.
Le secteur dénonce une incohérence.
Massimo Menagalli - Directeur Général Golden Palace :
Le problème en Belgique, c'est qu'on ne vise que la canalisation vers un secteur légal et qu'on ne frappe que ce secteur légal.
On pratique une politique de l'autruche. On ne veut pas voir tout le marché illégal qui existe et qui est aujourd'hui plus fort que le marché légal.
Journaliste :
En Belgique, la publicité pour les jeux de hasard est interdite.
Ce site de paris (Stake), interdit chez nous, a pourtant noué un partenariat avec Eden Hazard, une méga star belge.
Est-ce une provocation ?
Magali Clavie (Présidente de la CJH) :
Quand on voit qu'un site est soutenu par une star du football ou de la chanson, on a inévitablement tendance à croire qu'il s'agit d'un site légal, alors que c'est tout à fait faux.
Journaliste :
Le dossier est à l'information judiciaire, mais la publicité est toujours en ligne.
Comment faire alors pour bloquer ces sites illégaux ?
Le secteur estime que la liste d'interdiction n'est plus efficace et demande une collaboration avec les institutions financières.
Florence Jehaes : Responsable Réglementation Gaming1 :
S'il n'y a pas de mises, il ne peut pas y avoir de jeux de hasard.
Les institutions bancaires qui permettent ces mises ont donc un rôle à jouer.
Ce que nous cherchons, c'est de pouvoir mettre en place des accords afin que ces différents acteurs, avec les opérateurs légaux, instaurent des mesures de blocage vis-à-vis du secteur illégal.
Journaliste :
Un utilisateur de sites illégaux peut être condamné à une amende, mais cela reste théorique, car il est généralement considéré comme une victime.
Cet avocat reçoit régulièrement des joueurs endettés. Selon lui, sur certains sites, même les gagnants ne revoient jamais leur argent.
Alexandre Cassart - Avocat :
Dans quelques rares cas où il peut y avoir de gros gains, les algorithmes peuvent aussi être manipulés.
À ce moment-là, le site bloque ou ferme, et la personne se retrouve sans aucun recours puisque ces sites sont situés à l'étranger, dans des endroits où l'on ne peut pas agir.
En termes de recours, c'est pratiquement impossible.
Journaliste :
En ligne, le risque de perte de contrôle serait cinq à dix fois plus élevé qu'en présentiel, que la plateforme soit légale ou non.
Les sites interdits présentent toutefois davantage de dangers.
François Mertens - Psychologue Clinicien ASBL Pélican :
Un joueur qui tente de s'arrêter peut tout à coup recevoir un SMS, un appel téléphonique ou des e-mails destinés à le relancer, à l'inciter à revenir et à continuer à perdre son argent.
Maintenant, il faut savoir que les sites légaux ne constituent pas non plus une garantie absolue de protection.
Pour rester compétitifs, ils proposent eux aussi des jeux attractifs et potentiellement à risque.
Journaliste :
Pour les joueurs problématiques, il existe des aides. Un numéro gratuit est accessible 24 heures sur 24 (0800 35 777) et plusieurs organisations peuvent également offrir un soutien.