mardi 11 Août 2026
Une nouvelle étude évalue à 22,9 milliards d'euros les recettes fiscales dont les États européens auraient été privés en 2025 par les jeux d'argent en ligne illégaux. Repris en Belgique par BAGO, ce chiffre spectaculaire repose toutefois sur une projection théorique et contraste fortement avec d'autres estimations du marché clandestin. Une prudence qui ne remet pas en cause la progression des opérateurs non agréés ni les difficultés rencontrées pour les combattre.
Près de 23 milliards d'euros de recettes fiscales perdues en une seule année. Le montant a de quoi interpeller les gouvernements européens. Il provient d'une étude réalisée par Gambling Compliance International (GCI) pour le compte de l'European Casino Association (ECA), dont les résultats ont été présentés début juillet 2026 lors d'une table ronde organisée au Parlement européen.
Selon cette étude, la valeur du marché des jeux d'argent en ligne illégaux ciblant les consommateurs de l'Union européenne aurait atteint 91,6 milliards d'euros en 2025. Cela représenterait une progression d'environ 14 % par rapport aux 80 milliards évoqués pour 2024. Plus de 6.200 opérateurs non agréés seraient actifs auprès des joueurs européens et capteraient désormais la majorité des revenus du jeu en ligne dans l'Union.
À partir de cette estimation, l'ECA chiffre à 22,9 milliards d'euros le manque à gagner fiscal des États membres. Mais ce montant ne doit pas être interprété comme une somme précisément constatée par les administrations fiscales, ni comme une recette qui pourrait être intégralement récupérée si tous les sites illégaux disparaissaient.
La nuance est essentielle. Comme le relève SiGMA, le montant de 22,9 milliards d'euros correspond à une estimation obtenue en appliquant un taux d'imposition théorique de 25 % aux 91,6 milliards d'euros attribués au marché illégal. Le calcul est simple : 91,6 milliards multipliés par 25 % donnent 22,9 milliards d'euros.
Il ne s'agit donc pas d'une addition de créances fiscales identifiées pays par pays. Les États membres appliquent des systèmes d'imposition différents aux jeux de hasard. Les taux, les assiettes fiscales et les catégories de jeux concernées varient fortement d'un marché à l'autre. Certains pays taxent le produit brut des jeux, tandis que d'autres appliquent des mécanismes distincts selon qu'il s'agit de paris sportifs, de jeux de casino, de poker ou de loteries.
Le chiffre suppose également que l'activité réalisée auprès des opérateurs illégaux aurait pu être transférée dans son intégralité vers le marché réglementé. Or, si l'offre clandestine disparaissait, une partie des joueurs rejoindrait probablement un opérateur agréé, mais une autre pourrait réduire ou cesser son activité. La totalité des 22,9 milliards d'euros ne peut donc pas être considérée comme une recette immédiatement récupérable.
Ce montant doit plutôt être lu comme une évaluation du manque à gagner potentiel selon un scénario fiscal uniforme. Il donne un ordre de grandeur et remplit une fonction d'alerte, mais il ne constitue pas une mesure comptable incontestable.
La prudence est d'autant plus nécessaire qu'une autre organisation européenne arrive à un résultat très différent. En mars 2026, l'European Gaming and Betting Association (EGBA) estimait que les opérateurs illégaux avaient capté environ 27 % du produit brut des jeux en ligne en Europe en 2025, pour une valeur proche de 18 milliards d'euros.
L'estimation de l'ECA et de GCI, fixée à 91,6 milliards d'euros, est donc environ cinq fois supérieure à celle de l'EGBA. Un tel écart ne peut pas être traité comme une simple marge d'erreur.
Il peut notamment s'expliquer par des différences de périmètre, de définition et de méthode. Les études ne comptabilisent pas nécessairement les mêmes produits, les mêmes territoires ni les mêmes formes d'activité. L'identification des sites non agréés, l'estimation de leur audience et la conversion du trafic en revenus peuvent également produire des résultats très différents.
Le détail complet de la méthodologie utilisée pour aboutir aux 91,6 milliards d'euros n'est pas exposé dans le communiqué public de l'ECA. Il est dès lors difficile de rapprocher précisément les deux évaluations ou de déterminer laquelle reflète le mieux la réalité. Les chiffres proviennent par ailleurs d'organisations liées au secteur des jeux, et non d'un relevé statistique harmonisé réalisé par une institution publique européenne.
Cette divergence montre surtout à quel point le marché illégal reste difficile à mesurer. Par définition, les opérateurs concernés ne publient pas de comptes détaillés dans les pays qu'ils ciblent et ne communiquent pas leurs recettes aux régulateurs nationaux.
Relativiser le montant de 23 milliards d'euros ne revient pas à nier l'importance du marché clandestin. Même l'évaluation beaucoup plus basse de l'EGBA, soit environ 18 milliards d'euros de produit brut des jeux, décrit une activité considérable échappant aux systèmes nationaux de licence, de taxation et de protection des consommateurs.
Pour les joueurs belges, la différence entre un site légal et un site illégal ne se limite pas à la fiscalité. Un opérateur qui souhaite proposer des jeux d'argent en ligne en Belgique doit disposer de la licence correspondante délivrée par la Commission des jeux de hasard (CJH). Une autorisation obtenue à Malte, à Curaçao ou dans un autre pays ne suffit pas pour cibler légalement le marché belge.
Les sites agréés doivent notamment respecter les règles belges concernant l'âge minimum de 21 ans, l'identification des joueurs, la consultation du système d'exclusion EPIS, la limite de dépôt et les mesures de jeu responsable. Les plateformes illégales échappent à ce cadre. Les joueurs qui les utilisent ne bénéficient pas des mêmes garanties en matière de paiement des gains, de protection des données, de traitement des plaintes ou de prévention du jeu excessif.
Les opérateurs clandestins peuvent aussi continuer à proposer des bonus, des cadeaux ou des formes de publicité qui sont interdits ou fortement encadrés en Belgique. Cette différence crée un déséquilibre avec les titulaires de licence et peut rendre l'offre illégale artificiellement plus attractive, en particulier pour les joueurs les plus vulnérables.
La Belgian Association of Gaming Operators (BAGO), qui représente plusieurs opérateurs agréés en Belgique, s'est appuyée sur l'étude de GCI pour demander que la lutte contre les jeux illégaux devienne une priorité politique.
Son président, Tom De Clercq, estime que les méthodes classiques de contrôle atteignent leurs limites. L'association réclame un blocage plus rapide des sites illégaux et de leurs flux de paiement, ainsi qu'une coopération renforcée entre la Commission des jeux de hasard, les services de police et la justice.
La Belgique dispose déjà d'une liste noire régulièrement mise à jour par la CJH. Son efficacité se heurte cependant à la capacité des opérateurs clandestins à créer rapidement de nouveaux noms de domaine ou des sites miroirs. Le blocage d'une adresse ne fait pas nécessairement disparaître la plateforme, qui peut réapparaître sous une URL légèrement différente et continuer à être visible dans les moteurs de recherche, sur les réseaux sociaux ou par l'intermédiaire de sites affiliés.
Les paiements en cryptomonnaies et le recours à des prestataires installés hors de l'Union européenne compliquent encore les poursuites. Face à un phénomène transfrontalier, une action exclusivement nationale montre rapidement ses limites.
Les pistes évoquées au niveau européen visent désormais l'ensemble de l'écosystème qui permet aux opérateurs illégaux d'atteindre les joueurs. Elles comprennent le blocage des sites et de leurs copies, mais aussi l'interruption des paiements, le déréférencement dans les moteurs de recherche, le retrait des applications non autorisées et un contrôle plus strict des publicités diffusées sur les réseaux sociaux.
Une meilleure coopération avec les hébergeurs, les établissements financiers, les fournisseurs de technologies et les plateformes numériques pourrait rendre l'activité illégale plus difficile et plus coûteuse. L'ECA appelle également à renforcer les échanges entre les régulateurs nationaux, Europol, Eurojust et l'Autorité européenne de lutte contre le blanchiment d'argent.
Pour la Belgique, l'enjeu consiste aussi à permettre aux joueurs d'identifier facilement l'offre légale. La canalisation ne dépend pas uniquement des interdictions : elle suppose qu'un consommateur puisse vérifier rapidement si un site possède une licence belge et comprendre les risques liés aux plateformes non agréées.
L'Europe perd-elle réellement 22,9 milliards d'euros de recettes fiscales chaque année à cause des jeux d'argent illégaux ? Les données publiques disponibles ne permettent pas de l'affirmer avec une telle précision. Le montant repose sur une projection théorique et les estimations du marché clandestin varient de 18 à 91,6 milliards d'euros selon les sources.
Le chiffre de 23 milliards d'euros doit donc être présenté pour ce qu'il est : un scénario destiné à mesurer l'impact potentiel du marché illégal, et non une facture fiscale définitivement établie.
La controverse méthodologique ne doit toutefois pas masquer le constat commun aux différentes études. Les plateformes non agréées captent une part importante du marché européen, franchissent facilement les frontières numériques et privent les joueurs des protections prévues par la législation belge. Plus que le montant exact du manque à gagner fiscal, c'est cette capacité à contourner durablement les régulateurs qui devrait retenir l'attention des autorités.