mercredi 23 Septembre 2026
Interdit en Belgique depuis son inscription sur la liste noire de la Commission des jeux de hasard en janvier 2025, Polymarket cherche désormais une autre porte d'entrée sur le marché européen. La plateforme de marchés prédictifs tente de convaincre les régulateurs qu'elle ne devrait plus être considérée comme un opérateur de paris, mais comme un fournisseur de produits financiers. Une stratégie qui se heurte toutefois directement aux règles européennes sur les options binaires.
Polymarket n'a visiblement pas renoncé au marché européen. Alors que sa plateforme est interdite ou soumise à d'importantes restrictions dans plusieurs pays du continent, la société américaine intensifie ses démarches auprès des autorités financières afin d'obtenir un changement majeur de qualification juridique de son activité.
L'enjeu est considérable : plutôt que d'être considérés comme des paris sur des événements, Polymarket souhaite que ses marchés prédictifs soient assimilés à des produits financiers dérivés. Cette évolution permettrait, en théorie, à la société de rechercher un cadre réglementaire européen plus homogène et de ne plus dépendre des différentes législations nationales sur les jeux de hasard.
Mais cette stratégie rencontre déjà un obstacle de taille : même considérés comme des instruments financiers, certains contrats proposés par Polymarket pourraient tomber sous le coup de l'interdiction européenne visant les options binaires.
La situation de Polymarket est particulièrement claire en Belgique.Le domaine polymarket.com a été ajouté à la liste noire de la Commission des jeux de hasard (CJH) le 30 janvier 2025, aux côtés de casinohermes.vip et amunra1.com. La plateforme ne dispose pas d'une licence lui permettant de proposer légalement ses services aux joueurs belges.
Polymarket occupe toutefois une position particulière par rapport aux casinos ou bookmakers traditionnels. Son fonctionnement repose sur des « marchés prédictifs », également appelés prediction markets ou event contracts. Les utilisateurs achètent des positions liées à la réalisation ou non d'un événement futur. Une question peut par exemple porter sur le résultat d'une compétition sportive, une décision économique, une évolution financière ou un événement politique. Le principe reste généralement binaire : « oui » ou « non ».
La valeur d'une position évolue en fonction de l'offre et de la demande, et donc de la probabilité que le marché attribue à la réalisation de l'événement. C'est précisément cette construction qui permet à Polymarket de défendre une lecture différente de son activité.
Polymarket souhaite désormais convaincre les autorités européennes que ses contrats se rapprochent davantage d'instruments financiers dérivés que des paris sportifs ou des jeux de hasard classiques. Selon le Financial Times, l'entreprise a engagé des discussions avec différentes autorités et institutions, notamment l'European Securities and Markets Authority (ESMA), la Commission européenne et la Financial Conduct Authority britannique (FCA). Elle a également rejoint Blockchain for Europe dans le cadre de ses démarches auprès des institutions européennes.
L'objectif serait notamment d'inscrire les activités de la plateforme dans le cadre des règles européennes applicables aux services et instruments financiers. Pour Polymarket, cette solution présenterait un avantage évident. Les jeux de hasard restent largement réglementés au niveau national dans l'Union européenne. Une plateforme souhaitant se développer dans différents pays doit donc composer avec autant de législations, de régulateurs et de systèmes de licences. En Belgique, elle doit notamment respecter la loi sur les jeux de hasard et obtenir les autorisations nécessaires auprès de la CJH.
Une qualification financière pourrait, à première vue, faciliter une approche plus harmonisée du marché européen. Mais elle créerait immédiatement un autre problème.
Le 3 juillet 2026, l'ESMA a précisément publié une mise au point concernant la popularité croissante des marchés prédictifs. L'autorité européenne définit les event contracts comme des produits dont le résultat financier dépend d'une réponse binaire à une question portant sur un événement futur : un paiement déterminé est effectué si l'événement se réalise, et aucun paiement dans le cas contraire.
L'ESMA apporte surtout une précision essentielle : la qualification d'un marché prédictif comme instrument financier dépend de la nature du contrat et de l'événement concerné. Ces produits peuvent également, parallèlement, être considérés comme des paris au regard des législations nationales sur les jeux de hasard. Autrement dit, faire entrer Polymarket dans le monde de la finance ne ferait pas nécessairement disparaître la réglementation des jeux d'argent.
Et surtout, l'ESMA prévient que lorsqu'un event contract constitue effectivement un instrument financier, il doit être considéré comme un produit dérivé. Lorsqu'il présente un résultat binaire, les mesures européennes et nationales existantes concernant les options binaires deviennent alors applicables.
C'est ici que la stratégie de Polymarket pourrait se heurter à son principal obstacle. Les mesures d'intervention adoptées en Europe interdisent la commercialisation, la distribution ou la vente de certaines options binaires aux clients particuliers. L'ESMA a explicitement rappelé en juillet 2026 que les contrats événementiels répondant à cette définition entrent dans le champ de ces mesures. Une qualification financière ne constituerait donc pas automatiquement un moyen de revenir auprès du grand public européen.
La plateforme pourrait simplement passer d'un obstacle réglementaire à un autre :
L'ESMA précise également qu'une entreprise distribuant en Europe des contrats événementiels considérés comme des instruments financiers doit disposer d'une autorisation en tant qu'entreprise d'investissement, y compris lorsque ces produits sont uniquement proposés à des clients autres que particuliers.
Polymarket mène également son offensive réglementaire au Royaume-Uni. Mais là encore, le régulateur financier ne semble pas considérer le changement de qualification comme une solution permettant de commercialiser facilement ces produits auprès du public. Dans son rapport consacré à son périmètre réglementaire, la FCA distingue notamment deux situations.
Les marchés prédictifs reposant sur des événements non financiers, par exemple des résultats sportifs ou politiques, relèvent selon elle du domaine de la Gambling Commission. Les contrats portant sur certains événements financiers ou climatiques peuvent, eux, entrer dans le champ de compétence de la FCA.
Mais le régulateur britannique considère actuellement que les produits financiers de ce type qu'il a examinés correspondent à des options binaires. Leur vente aux consommateurs particuliers demeure donc interdite en raison de leur caractère spéculatif et des risques identifiés pour les consommateurs. Le Royaume-Uni interdit d'ailleurs de manière permanente depuis le 2 avril 2019 la vente, la commercialisation et la distribution d'options binaires auprès des clients particuliers.
Toute la difficulté réglementaire de Polymarket réside finalement dans cette frontière particulièrement mince entre pari et spéculation financière. Sur un bookmaker classique, un joueur mise par exemple sur la victoire d'une équipe de football. Sur un marché prédictif, l'utilisateur peut acheter un contrat dont la valeur dépend exactement du même événement.
La présentation, le mécanisme d'échange et la formation du prix sont différents, mais le résultat financier dépend toujours d'un événement futur incertain. Les autorités doivent donc déterminer si elles sont face à un jeu de hasard, à un instrument financier ou, dans certains cas, à un produit susceptible de relever simultanément de plusieurs cadres réglementaires.
L'ESMA reconnaît d'ailleurs explicitement cette possibilité en précisant qu'un contrat événementiel peut être qualifié d'instrument financier tout en pouvant également constituer un pari au regard du droit national.
Pour le marché belge des jeux d'argent, les démarches entreprises par Polymarket sont à suivre attentivement.
La CJH a actuellement une position sans ambiguïté : Polymarket n'appartient pas à l'offre de jeux légale en Belgique et polymarket.com figure sur sa liste noire depuis le 30 janvier 2025. Un éventuel changement de qualification au niveau européen pourrait néanmoins créer un débat plus large sur la frontière entre jeux de hasard et marchés financiers. Mais dans l'état actuel de la réglementation, la stratégie financière de Polymarket ne semble pas offrir de raccourci évident vers les joueurs belges.
Si ses contrats restent considérés comme des jeux de hasard en Belgique, la réglementation belge continue de s'appliquer. Et s'ils sont considérés comme des instruments financiers à résultat binaire, ils rencontrent alors les restrictions rappelées par l'ESMA.
Polymarket tente donc moins de contourner une interdiction que de déplacer le débat réglementaire : du droit des jeux de hasard vers celui des marchés financiers. Reste à savoir si les autorités européennes accepteront cette lecture. Pour l'instant, les prises de position de l'ESMA montrent surtout que changer l'étiquette du produit ne suffit pas à lever les obstacles réglementaires.