mardi 15 Septembre 2026
Le marché européen des jeux d'argent en ligne non autorisés aurait connu une croissance annuelle moyenne de 18 % depuis 2019. Une nouvelle étude commandée par EUROMAT estime qu'il pourrait peser jusqu'à 13 milliards d'euros en 2026. Parmi les pays étudiés, la Belgique est explicitement citée pour l'importance de ses restrictions publicitaires et pour la forte présence de plateformes illégales qui continuent de cibler les joueurs malgré l'encadrement réglementaire.
Le marché européen des jeux d'argent illégaux continue de prendre de l'ampleur. Une étude commandée par la fédération européenne EUROMAT et réalisée par Regulus Partners et Helios estime que les activités de jeu non autorisées ont progressé à un rythme annuel moyen de 18 % entre 2019 et 2026. À ce rythme, le marché noir pourrait atteindre jusqu'à 13 milliards d'euros de produit brut des jeux en 2026.
L'étude porte sur 28 juridictions européennes et repose sur plusieurs indicateurs : trafic des sites internet, activité marketing numérique, données macroéconomiques et analyse des différentes réglementations nationales. Helios a notamment étudié les sites de jeux illégaux activement commercialisés entre mars et mai 2026, avant de comparer ces résultats avec les données de fréquentation issues de Similarweb.
Selon les auteurs, le phénomène est désormais suffisamment structuré pour ne plus pouvoir être considéré comme une simple accumulation de petits casinos offshore isolés.
L'une des conclusions les plus marquantes concerne la concentration du marché noir. Environ 25 opérateurs seraient à eux seuls responsables de 64 % du trafic associé aux jeux d'argent illégaux dans les pays étudiés.
Le premier groupe de sites appartenant à un même propriétaire représenterait environ 12 % du trafic tandis que la plus importante marque prise individuellement atteindrait environ 10 %. Ces plateformes sont donc désormais capables d'atteindre une visibilité comparable à celle de certains opérateurs licenciés sur leur marché national. Cette évolution s'explique notamment par la professionnalisation du secteur offshore. Les principaux acteurs disposent de marques internationales, investissent dans le marketing numérique et le sponsoring et proposent fréquemment des paiements en cryptomonnaies.
Certains opèrent également depuis des juridictions offrant des licences relativement souples et utilisent des structures de sociétés complexes qui compliquent l'identification des propriétaires et l'application des décisions prises par les autorités nationales. À l'inverse, les opérateurs illégaux de plus petite taille restent davantage dépendants des sites affiliés pour attirer de nouveaux joueurs.
La Belgique apparaît directement dans l'étude. Les auteurs indiquent notamment que, dans plusieurs pays dont la Belgique, le nombre de sites illégaux faisant activement leur promotion serait supérieur au nombre de plateformes disposant d'une licence nationale. La France, le Portugal, les Pays-Bas, l'Allemagne, Chypre et l'Espagne sont également cités dans cette situation. Pour la Belgique, cette observation intervient dans un contexte réglementaire particulièrement strict.
Ces dernières années, le pays a successivement renforcé les limitations concernant la publicité pour les jeux d'argent, les bonus, les dépôts et l'accès aux jeux. Depuis le 1er septembre 2024, l'âge minimum pour participer aux jeux de hasard et aux paris est également fixé à 21 ans. La limite légale de dépôt est par ailleurs fixée à 200 euros par semaine et par compte joueur pour les opérateurs en ligne, avec un cadre spécifique pour toute demande d'augmentation. Les plateformes illégales échappent précisément à une grande partie de ces contraintes.
Elles peuvent notamment proposer des promotions ou des produits qui ne peuvent plus être proposés de la même manière par les opérateurs disposant d'une licence belge.
L'étude établit également un lien entre certaines politiques réglementaires et le développement du marché non autorisé. Selon les chercheurs, environ 46 % des marchés analysés appliquent des restrictions publicitaires considérées comme importantes. La Belgique figure dans cette catégorie aux côtés notamment de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne et des Pays-Bas. Les auteurs citent également la fiscalité imposée aux joueurs dans certains pays, l'interdiction de certaines catégories de jeux et les situations de monopole parmi les facteurs susceptibles de détourner une partie des consommateurs vers des opérateurs offshore.
Le raisonnement avancé est celui de la « canalisation » : un cadre réglementé doit être suffisamment attractif pour conserver les joueurs au sein de l'offre légale. Lorsqu'un joueur ne trouve plus un produit, une fonctionnalité ou certaines conditions de jeu auprès des opérateurs autorisés, il peut être tenté de chercher cette offre ailleurs. Les auteurs estiment également que ce déplacement peut dépasser le seul produit concerné. Un joueur découvrant sur une plateforme illégale plusieurs jeux qu'il recherche pourrait progressivement transférer une plus grande partie de son activité vers cette plateforme.
Il faut toutefois replacer cette conclusion dans son contexte : le rapport a été commandé par EUROMAT, organisation représentant notamment les opérateurs et fabricants du secteur européen des jeux terrestres. Le lien entre réglementation stricte et croissance du marché noir constitue donc une conclusion de l'étude et ne signifie pas que les mesures de protection des joueurs devraient être abandonnées. La véritable question est plutôt celle de leur efficacité lorsqu'elles sont confrontées à des opérateurs offshore qui ne les appliquent pas.
Les données disponibles en Belgique montrent que ce risque de fuite vers le marché noir n'est pas uniquement théorique. Une enquête réalisée en 2025 par DataSynergy pour la Commission des jeux de hasard auprès d'environ 1.000 Belges âgés de 18 à 30 ans avait révélé que 84 % des joueurs interrogés utilisaient des sites légaux. Mais 28 % déclaraient également fréquenter des sites illégaux.
Plus préoccupant encore, environ 8 % utilisaient exclusivement des plateformes non autorisées. Trois marques illégales figuraient par ailleurs parmi les dix plateformes de jeux les plus connues des personnes interrogées. Ces chiffres montrent que légalité et marché noir ne sont pas nécessairement deux univers séparés. Certains joueurs utilisent simultanément des plateformes licenciées et des opérateurs offshore.
L'étude européenne met également en évidence une forte concentration des dépenses. Selon Regulus Partners, le 1 % des joueurs les plus actifs générerait près de la moitié des revenus du marché noir européen. Cette concentration est importante pour comprendre l'enjeu économique. Il ne suffit pas qu'une très large majorité des joueurs reste sur des sites licenciés pour garantir une forte canalisation financière.
Un nombre relativement limité de joueurs dépensant des montants importants sur des plateformes offshore peut représenter une part considérable du marché. C'est précisément la situation observée dans certains pays européens où le taux de joueurs utilisant les plateformes légales reste élevé alors que la part des revenus captée par les opérateurs réglementés diminue fortement.
Les cryptomonnaies constituent un autre moteur du développement du marché offshore identifié par l'étude. Pour les plateformes illégales, elles permettent notamment de réduire leur dépendance aux circuits de paiement traditionnels et rendent certaines mesures de blocage financier moins efficaces. Les grands opérateurs offshore ont également considérablement amélioré leur image. Certains disposent aujourd'hui de sites très professionnels, d'applications mobiles, d'importantes campagnes sur les réseaux sociaux et parfois de partenariats avec des personnalités ou des organisations sportives internationales.
Pour le joueur, la frontière visuelle entre un opérateur licencié et un casino offshore peut donc devenir difficile à identifier. En Belgique, la Commission des jeux de hasard maintient une liste noire et fait bloquer les domaines identifiés comme proposant illégalement des jeux aux résidents belges. Lorsqu'un domaine est bloqué, un message officiel rappelle que le site est illégal en Belgique et que jouer sur une plateforme illégale présente des risques.
Mais les opérateurs peuvent rapidement utiliser de nouveaux noms de domaine, ce qui transforme la lutte contre les plateformes illégales en processus permanent.
Le rapport EUROMAT relance ainsi un débat déjà très présent en Belgique et dans plusieurs autres pays européens : jusqu'où peut-on renforcer les contraintes imposées aux opérateurs licenciés sans augmenter l'attractivité relative du marché noir ? L'objectif de protection des joueurs reste fondamental. Les opérateurs légaux belges doivent notamment respecter les mécanismes d'exclusion, les limites de dépôt, les contrôles d'identité et les nombreuses règles concernant la publicité et l'accès aux jeux.
Un opérateur offshore peut, lui, ignorer ces obligations. Le défi pour les autorités consiste donc à maintenir un niveau élevé de protection tout en évitant que les joueurs les plus actifs considèrent les plateformes illégales comme une alternative plus attractive. Avec une croissance annuelle estimée à 18 % depuis 2019 et un marché européen susceptible d'atteindre 13 milliards d'euros en 2026, le problème dépasse désormais largement celui de quelques sites clandestins isolés. Le marché noir européen des jeux d'argent est devenu une industrie structurée, concentrée entre plusieurs grandes marques internationales et capable de concurrencer directement les opérateurs réglementés.
Et les chiffres concernant les jeunes joueurs montrent que la Belgique n'échappe clairement pas au phénomène.