mercredi 26 Août 2026
Nouveau rebondissement dans le dossier du Casino de Bruxelles. Alors que l'auditeur du Conseil d'État recommande déjà de suspendre l'attribution de la concession à Napoleon Games, Ecolo accuse désormais le bourgmestre Philippe Close d'avoir participé à la décision malgré son mandat d'administrateur du RSC Anderlecht, dont Napoleon est un partenaire commercial majeur. Une proximité d'autant plus sensible que le partenariat avec le club aurait été directement valorisé dans l'offre déposée par l'opérateur.
La procédure d'attribution du Casino de Bruxelles continue de se compliquer. Quelques jours après les conclusions particulièrement critiques de l'auditeur du Conseil d'État concernant la manière dont les candidatures ont été évaluées, un nouveau volet politique et déontologique vient s'ajouter au dossier.
Cette fois, c'est directement le bourgmestre de Bruxelles, Philippe Close (PS), qui est visé. Benoit Hellings, chef de groupe Ecolo au conseil communal, l'accuse de s'être trouvé en situation de conflit d'intérêts lors de l'attribution de la concession à ECK NV, la société qui exploite la marque Napoleon Games.
La raison : Philippe Close siège également au conseil d'administration du RSC Anderlecht, dont Napoleon est depuis plusieurs années l'un des partenaires commerciaux importants. Le club bruxellois confirme lui-même la présence du bourgmestre au sein de son conseil d'administration et présente Napoleon comme un partenaire majeur du RSCA.
Il convient toutefois d'être précis : à ce stade, l'existence d'un conflit d'intérêts n'a pas été établie juridiquement. Il s'agit d'une accusation politique formulée par Ecolo.
Le point soulevé par l'opposition concerne notamment la réunion du collège communal du 17 juillet 2026. C'est lors de celle-ci que la majorité PS-MR-Les Engagés a approuvé le changement d'exploitant du Casino de Bruxelles et le choix d'ECK/Napoleon Games. La décision aurait été adoptée à l'unanimité.
Philippe Close présidait cette réunion et le procès-verbal porte sa signature. Pour Benoit Hellings, le bourgmestre aurait dû signaler sa position au sein du RSC Anderlecht et se retirer de la décision concernant la concession.
L'élu Ecolo invoque notamment le nouveau code de déontologie et d'éthique de la Ville de Bruxelles, adopté le 29 juin 2026. Celui-ci prévoit qu'un mandataire local ne doit pas utiliser son influence ou sa voix afin de servir l'intérêt particulier d'une organisation dans laquelle il est directement ou indirectement impliqué. C'est précisément cette notion d'implication dans une organisation tierce qu'Ecolo place au centre de son argumentation.
Le lien entre Philippe Close et le Sporting d'Anderlecht n'est pas nouveau. Son arrivée au conseil d'administration du RSCA avait été annoncée en janvier 2020. Le club expliquait alors vouloir notamment renforcer son « ancrage bruxellois » en accueillant le bourgmestre parmi ses administrateurs indépendants. Sa nomination a ensuite été officiellement ratifiée en 2021.
Ce mandat est présenté comme non rémunéré et aucun élément rendu public à ce stade ne permet d'affirmer que Philippe Close retirerait un avantage financier personnel du partenariat conclu entre Anderlecht et Napoleon.
C'est un élément essentiel dans l'analyse du dossier : l'accusation formulée par Ecolo ne porte pas sur un enrichissement personnel du bourgmestre, mais sur sa participation à une décision concernant une entreprise ayant des relations commerciales avec une organisation dont il est lui-même administrateur.
Les relations entre Napoleon et Anderlecht sont, elles, particulièrement bien établies. Le partenariat remonte à 2023. À l'époque, le RSCA annonçait un accord pour quatre saisons et précisait que Napoleon Sports deviendrait l'un des principaux sponsors du club.
En juillet 2024, les deux parties ont annoncé un renforcement de cette collaboration. Napoleon devait alors obtenir une visibilité plus importante sur les maillots. Le partenariat court jusqu'à l'été 2027 et le club soulignait lui-même que cette collaboration devait contribuer à atteindre les objectifs commerciaux de son partenaire.
Depuis le durcissement des règles belges en matière de publicité pour les jeux d'argent, la présence de l'opérateur sur les équipements sportifs a évolué. Pour la saison 2026-2027, c'est notamment la marque Napoleon Score que l'on retrouve dans le dos du maillot anderlechtois.
C'est probablement l'élément qui donne le plus de poids politique à la polémique.
Selon les informations révélées par L'Echo, la candidature de Napoleon pour le Casino de Bruxelles ne se contenterait pas de mentionner indirectement le partenariat avec Anderlecht. L'opérateur aurait utilisé cette relation comme un véritable argument dans son projet. Le dossier prévoirait notamment l'organisation dans les installations du futur casino de différents événements liés au RSCA : galas de sponsors, lancements de saison, remises de prix ou encore événements destinés aux supporters.
La candidature irait même plus loin en affirmant qu'Anderlecht s'engagerait aux côtés de Napoleon pour contribuer à la réussite du futur Napoleon Casino Brussels. Napoleon aurait également prévu un montant total de 3.852.000 € en faveur du programme « Tous Mauves » du RSC Anderlecht.
Ce programme vise notamment l'inclusion et l'accompagnement de jeunes socialement vulnérables, principalement âgés de 8 à 18 ans. Le RSCA le présente comme un dispositif destiné à favoriser notamment l'inclusion sociale, éducative, sportive, numérique et professionnelle.
Autrement dit, la relation commerciale avec le club dont Philippe Close est administrateur ne serait pas simplement extérieure au projet : elle aurait fait partie des éléments mis en avant par Napoleon dans sa candidature pour exploiter le casino. Cela ne suffit pas, en soi, à démontrer juridiquement un conflit d'intérêts. Mais cela renforce inévitablement les interrogations politiques sur la participation du bourgmestre à la décision finale.
Une autre interrogation concerne le jury chargé d'analyser les candidatures.
Son rapport a servi de base à la décision du collège communal, mais le cabinet de Philippe Close n'aurait pas communiqué publiquement sa composition complète ni les modalités précises ayant conduit à sa constitution.
Selon L'Echo, la cheffe de cabinet du bourgmestre aurait notamment fait partie du jury, aux côtés de fonctionnaires communaux, d'un cabinet d'avocats et d'experts indépendants. Ce point prend une importance supplémentaire alors que l'évaluation réalisée dans le cadre de la procédure est déjà fortement contestée devant le Conseil d'État.
Car cette nouvelle polémique intervient alors que la concession était déjà juridiquement fragilisée. Comme nous l'expliquions récemment, Viage, l'exploitant actuel du casino, a saisi le Conseil d'État après avoir terminé deuxième de la procédure organisée par la Ville.
Napoleon Games avait obtenu une note finale de 91,02 sur 100, contre 87,74 sur 100 pour Viage. L'écart entre les deux candidats n'était donc que de 3,28 points.
Or plusieurs éléments de la notation sont contestés.
L'auditeur du Conseil d'État aurait suivi trois des quatre arguments présentés par Viage et recommande la suspension de la décision attribuant la concession à Napoleon Games. L'un des principaux problèmes concerne la motivation des points distribués aux candidats. Une erreur factuelle aurait également été relevée dans l'évaluation de l'offre de Viage.
Pour l'instant, il ne s'agit toujours que des conclusions de l'auditeur. La décision appartient au Conseil d'État, qui doit déterminer si la concession peut continuer à produire ses effets ou si elle doit être suspendue.
La question des relations entre Philippe Close, Anderlecht et Napoleon n'est toutefois pas totalement nouvelle dans le dossier judiciaire.
Viage aurait demandé que soit vérifié le respect des dispositions du cahier des charges relatives à la prévention des conflits d'intérêts. Napoleon aurait, de son côté, défendu spontanément devant le Conseil d'État l'absence de conflit d'intérêts. L'argument est notamment que Philippe Close ne dispose d'aucun lien direct avec Napoleon, que son mandat au Sporting d'Anderlecht n'est pas rémunéré et qu'aucun intérêt personnel ne peut lui être attribué.
L'auditeur du Conseil d'État ne se serait cependant pas prononcé sur cette partie du litige. Il faut donc distinguer les deux dossiers : d'une part, les critiques déjà formulées par l'auditeur concernant l'évaluation et la motivation de la décision de la Ville ; d'autre part, l'accusation de conflit d'intérêts désormais portée politiquement par Ecolo.
La polémique intervient également dans un contexte particulièrement sensible pour le sponsoring des jeux d'argent dans le football belge.
Dans une précédente publication, nous avions rappelé que la Commission des jeux de hasard (CJH) avait mis en garde contre certaines stratégies consistant à remplacer les marques directement liées aux jeux par des « sub-brands », médias ou plateformes sportives.
Depuis le 1er janvier 2025, la publicité pour les opérateurs de jeux est notamment interdite sur le devant des tenues sportives. Lorsqu'elle reste autorisée sur les équipements dans le cadre du régime transitoire, sa surface est limitée. La CJH avait toutefois indiqué qu'elle suspendait certaines procédures de sanction concernant les sous-marques ne contenant aucun lien ou renvoi vers des jeux de hasard, dans l'attente d'un arbitrage juridique.
Le 13 août dernier, nous avons également consacré une enquête aux marques liées aux opérateurs toujours présentes sur les maillots des clubs de Jupiler Pro League.
Sur les 18 clubs examinés, 14 affichaient une marque appartenant à l'environnement économique d'un opérateur de jeux. Anderlecht faisait partie de cette liste avec Napoleon Score dans le dos du maillot.
Quelques jours plus tôt, la ministre fédérale de la Justice Annelies Verlinden avait dénoncé le « manque de responsabilité sociale » des organisations sportives qui continuaient à entretenir des relations commerciales avec le secteur des jeux d'argent.
Elle ne qualifiait toutefois pas elle-même ces nouveaux dispositifs de sponsoring d'illégaux. Il appartient notamment à la Commission des jeux de hasard d'apprécier leur conformité avec la réglementation. La CJH relève par ailleurs de la tutelle du ministre fédéral de l'Économie, et non de la ministre de la Justice.
Le partenariat entre Napoleon et Anderlecht prend donc aujourd'hui une dimension très différente. Jusqu'à présent, il était principalement observé sous l'angle de la réglementation de la publicité et du sponsoring des jeux d'argent.
Il apparaît désormais dans un dossier de concession publique d'une ampleur considérable, attribuée par une Ville dont le bourgmestre est parallèlement administrateur du club sponsorisé par Napoleon.
Encore une fois, aucun de ces éléments ne permet à lui seul de conclure qu'une irrégularité a été commise. Mais leur accumulation place la Ville de Bruxelles dans une position de plus en plus inconfortable : très faible écart entre les candidats, critique sévère de la motivation des notes par l'auditeur du Conseil d'État, accusation de conflit d'intérêts et valorisation du partenariat avec Anderlecht dans le projet du candidat retenu.
Les enjeux dépassent largement une simple bataille entre deux opérateurs.
La Ville avait estimé la valeur totale de la concession à environ 750.000.000 € hors TVA sur quinze ans. ECK/Napoleon Games doit, en principe, reprendre l'exploitation du Casino de Bruxelles le 1er janvier 2027, en remplacement de Viage. Mais ce calendrier est désormais directement menacé par le recours devant le Conseil d'État.
La commune pourrait également perdre environ 10.000.000 € de redevance annuelle si aucune solution permettant de poursuivre l'exploitation du casino n'était trouvée à temps, sans compter les recettes fiscales que l'activité génère pour la Région bruxelloise.
Une suspension de la concession ne signifierait cependant pas que Viage deviendrait automatiquement le vainqueur de la procédure. Selon la portée de l'arrêt, la Ville pourrait être contrainte de réexaminer les offres, de mieux motiver certaines notes ou de reprendre une partie de la procédure.
Il y a encore quelques semaines, le principal enjeu était de savoir comment Napoleon Games préparerait sa reprise du Casino de Bruxelles au 1er janvier 2027.
La question est aujourd'hui devenue beaucoup plus fondamentale : Napoleon Games pourra-t-il effectivement reprendre le casino à cette date ? Le prochain arrêt du Conseil d'État sera déterminant.
Et même si la haute juridiction administrative ne devait pas retenir la question du conflit d'intérêts, la polémique ouverte autour des liens entre Philippe Close, le RSC Anderlecht et Napoleon devrait continuer à alimenter le débat politique bruxellois.
Une procédure qui devait organiser sereinement les quinze prochaines années du Casino de Bruxelles est ainsi devenue, en quelques semaines, l'un des dossiers les plus sensibles du secteur belge des jeux de hasard.