vendredi 30 Octobre 2026
Pendant la Coupe du monde de football 2026, les opérateurs de paris sportifs illégaux auraient généré entre 24 et 46,5 millions d'euros de produit brut des jeux en Belgique. C'est ce qui ressort d'une étude réalisée par Napoleon, qui révèle également la diffusion de plus de 42.000 publicités illégales sur Facebook et Instagram. L'opérateur belge appelle à renforcer les contrôles des réseaux sociaux et les moyens d'action de la Commission des Jeux de Hasard.
La Coupe du monde de football 2026, organisée du 11 juin au 19 juillet, aurait largement profité aux plateformes de paris sportifs dépourvues d'agrément en Belgique. C'est du moins la conclusion d'une étude réalisée par Napoleon, qui a cherché à mesurer l'ampleur du marché illégal pendant cette période de forte activité. Selon ses estimations, les opérateurs clandestins auraient généré entre 24,05 et 46,45 millions d'euros de produit brut des jeux (PBJ) pendant la compétition.
Le PBJ correspond à la différence entre les sommes misées par les joueurs et les gains qui leur sont redistribués. Il constitue un indicateur des revenus des opérateurs avant déduction de leurs charges.
Pour évaluer le poids du marché illégal, Napoleon retient un PBJ de 49,72 millions d'euros pour les opérateurs légaux de paris sportifs en ligne pendant la même période.
L'étude présente deux scénarios :
Dans le second scénario, les revenus estimés des opérateurs illégaux seraient donc presque équivalents à ceux de l'ensemble du marché réglementé.
Ces résultats restent toutefois des projections statistiques et non des revenus directement constatés. Ils doivent également être distingués de la part des mises effectivement placées sur les sites illégaux, que l'étude ne mesure pas directement.
L'autre volet de l'étude porte sur les campagnes publicitaires diffusées par les opérateurs non autorisés. Napoleon a analysé les données de la bibliothèque publicitaire de Meta, qui répertorie les annonces présentes sur Facebook et Instagram.
Au total, 42.460 publicités pour des offres de paris illégales auraient été actives en Belgique pendant les mois de juin et juillet 2026. Ces campagnes auraient touché 10,25 millions de comptes uniques, pour un nombre d'impressions estimé entre 15,4 et 30,8 millions.
Le rapport met particulièrement en évidence la faiblesse du taux de suppression de ces annonces. Sur les 42.460 publicités recensées, Meta n'en aurait retiré que 6.241, soit 14,7 %. Autrement dit, 85,3 % des publicités identifiées comme illégales par Napoleon n'auraient pas été supprimées par Meta pendant la période étudiée.
Autre élément notable : 61,9 % des annonces auraient été actives pendant moins de 24 heures. Cette durée de diffusion particulièrement courte constitue un obstacle supplémentaire pour les systèmes de détection et de modération.
Le rapport détaille plusieurs méthodes utilisées pour faire passer des publicités de paris illégaux à travers les mécanismes de contrôle des réseaux sociaux. Certaines campagnes recourent au cloaking, une technique qui consiste à afficher une page apparemment neutre lors des vérifications, avant de rediriger les internautes vers une plateforme de jeux non autorisée. D'autres utilisent de faux magasins d'applications ou des applications présentées comme des outils de conseils sportifs.
Les liens vers les sites de paris peuvent également être dissimulés dans des carrousels publicitaires, notamment dans leur dernière image. Enfin, certains annonceurs proposent des prédictions sportives prétendument réalisées par intelligence artificielle. Les internautes sont ensuite redirigés vers des groupes Telegram, WhatsApp ou Discord, où des liens d'affiliation les conduisent vers des opérateurs illégaux.
Selon Napoleon, ces pratiques permettent aux plateformes clandestines de profiter de l'intérêt suscité par les grandes compétitions sportives tout en contournant les restrictions publicitaires belges.
L'étude attire également l'attention sur l'âge des utilisateurs touchés par ces publicités. Les hommes représenteraient en moyenne 72 % de leur audience. Les annonces pour les paris sportifs illégaux classiques toucheraient principalement les 35-44 ans, tandis que celles consacrées aux marchés prédictifs, ou prediction markets, concerneraient davantage les 25-34 ans. Le rapport identifie par ailleurs 831.075 comptes appartenant à la tranche d'âge des 18-24 ans exposés à ces campagnes.
Cette donnée est particulièrement sensible dans le contexte réglementaire belge.
Depuis le 1er septembre 2024, l'âge minimum pour participer aux paris sportifs et aux jeux de hasard est fixé à 21 ans, à l'exception de certains produits de la Loterie Nationale. Une partie des personnes exposées à ces annonces pourrait donc ne pas avoir l'âge requis pour parier légalement.
L'étude ne permet cependant pas de déterminer combien de comptes appartiennent précisément à des utilisateurs âgés de moins de 21 ans. Elle ne démontre pas non plus que les personnes exposées ont effectivement participé à des paris.
Au-delà des enjeux de protection des joueurs, Napoleon met en avant les conséquences fiscales du marché illégal. En appliquant un taux de taxation de 11 % au PBJ estimé des opérateurs clandestins, le rapport évalue les recettes fiscales non perçues entre 2,65 et 5,11 millions d'euros pendant la période du Mondial. À titre de comparaison, le PBJ de 49,72 millions d'euros attribué aux opérateurs légaux correspondrait à 5,47 millions d'euros de recettes fiscales selon le même taux.
Dans le scénario le plus élevé, les recettes fiscales théoriquement perdues seraient ainsi presque aussi importantes que celles générées par le marché réglementé. Il convient toutefois de préciser que cette estimation ne constitue pas une perte fiscale directement constatée dans les comptes publics.
Elle repose sur l'hypothèse que les revenus attribués aux opérateurs illégaux auraient pu être soumis à une taxation comparable à celle appliquée au marché légal. De plus, les joueurs qui fréquentent les plateformes non autorisées ne transféreraient pas nécessairement l'intégralité de leurs dépenses vers des opérateurs agréés en l'absence d'offre illégale.
Pour Philippe Joos, General Manager de Napoleon, les résultats de l'étude démontrent la nécessité d'une réaction plus ferme face aux opérateurs clandestins. Il estime que les plateformes illégales bénéficient d'un avantage considérable en échappant aux obligations imposées aux opérateurs agréés, notamment en matière de prévention de la dépendance et de vérification de l'âge. Le dirigeant dénonce également la rapidité avec laquelle les campagnes publicitaires illégales apparaissent et disparaissent sur les réseaux sociaux.
Il résume cette difficulté par une formule particulièrement critique :
« À ce stade, nous tentons de vider l'océan à la petite cuillère. »
Cette déclaration illustre le décalage que Napoleon estime observer entre la capacité de diffusion des opérateurs illégaux et les moyens actuellement disponibles pour les contrôler.
À la suite de cette étude, Napoleon formule plusieurs demandes destinées à renforcer la lutte contre les paris illégaux en Belgique. L'opérateur souhaite notamment que Meta mette en place un contrôle préalable systématique des publicités pour les jeux d'argent visant les utilisateurs belges. Il réclame également l'exclusion rapide des annonceurs récidivistes afin d'éviter qu'ils puissent multiplier les campagnes sous différentes identités.
Napoleon demande parallèlement aux pouvoirs publics de renforcer les ressources et les prérogatives de la Commission des Jeux de Hasard (CJH). L'objectif serait notamment de permettre au régulateur belge d'intervenir plus directement auprès des grandes plateformes technologiques et des prestataires de services de paiement utilisés par les opérateurs illégaux. Ces revendications interviennent dans un contexte où les opérateurs agréés sont soumis à des restrictions publicitaires particulièrement importantes depuis l'entrée en vigueur progressive de l'arrêté royal du 27 février 2023.
Les sites illégaux, qui ne respectent pas ces obligations, peuvent ainsi bénéficier de canaux promotionnels auxquels les opérateurs réglementés n'ont plus accès dans les mêmes conditions.
Si les chiffres avancés par Napoleon sont importants, leur méthodologie mérite une attention particulière. L'opérateur indique avoir analysé la bibliothèque publicitaire de Meta en avril, juin et juillet 2026, à partir de 118 mots-clés stratégiques. Pour estimer les revenus des plateformes illégales, il a ensuite adapté une méthode fondée sur les volumes de recherches en ligne, développée par l'autorité néerlandaise de régulation des jeux de hasard, la Kansspelautoriteit (KSA).
Cette approche établit une relation statistique entre la popularité d'une marque dans les moteurs de recherche et le PBJ qu'elle pourrait générer. Le modèle utilisé par Napoleon applique des paramètres distincts aux opérateurs légaux et illégaux. Selon le rapport, à volume de recherche équivalent, une marque illégale générerait en moyenne 2,1 fois plus de PBJ qu'une marque légale.
Cette hypothèse joue un rôle important dans l'évaluation finale du marché clandestin. La méthode permet d'estimer une activité difficilement observable, mais elle comporte des limites : le volume de recherches ne correspond pas nécessairement au nombre de joueurs actifs, aux montants déposés ou aux sommes effectivement misées.
De même, le recensement de plusieurs milliers de marques illégales ne signifie pas que chacune dispose d'une activité significative en Belgique.
Enfin, Napoleon étant lui-même un opérateur agréé, ses conclusions et ses recommandations doivent être replacées dans le contexte des intérêts économiques du secteur légal.
Ces éléments ne remettent pas automatiquement en cause les résultats de l'étude, mais justifient de les présenter comme des estimations produites par un acteur du marché, et non comme des statistiques officielles de la CJH.
Au-delà des estimations économiques, l'étude met en évidence les difficultés rencontrées par le marché belge des jeux de hasard. Les opérateurs titulaires d'une licence doivent respecter des obligations strictes en matière d'identification, de contrôle de l'âge, de limitation des dépôts et de consultation du système d'exclusion EPIS.
Les plateformes clandestines ne sont pas soumises à ces mécanismes de contrôle belges. Elles peuvent notamment accueillir des joueurs exclus du marché réglementé et ne présentent pas les mêmes garanties concernant le paiement des gains ou les possibilités de recours.
La diffusion massive de publicités sur les réseaux sociaux accentue ce problème en donnant une visibilité importante à des offres qui ne disposent d'aucune autorisation belge. L'étude de Napoleon ne permet pas, à elle seule, de mesurer avec certitude la part réelle des paris illégaux pendant la Coupe du monde 2026. Elle apporte néanmoins des éléments chiffrés sur leur présence publicitaire et propose une estimation de leur poids économique.
La question dépasse ainsi la seule concurrence entre opérateurs légaux et illégaux : elle concerne aussi l'efficacité des restrictions publicitaires, la protection des joueurs et la capacité des autorités à faire appliquer la réglementation belge dans un environnement numérique international.