mercredi 4 Novembre 2026
Interdite en Belgique depuis janvier 2025, la plateforme de marchés de prédiction Polymarket continue d'attirer des visiteurs belges malgré son blocage par les fournisseurs d'accès à Internet. Face aux possibilités de contournement et au regain d'intérêt pour ce type de paris, les autorités envisagent de s'attaquer directement aux flux financiers. Une collaboration avec les banques pourrait constituer la prochaine étape de la lutte contre les jeux de hasard illégaux.
La plateforme américaine Polymarket, qui permet de miser sur des événements politiques, sportifs, économiques ou géopolitiques, n'est pas autorisée à proposer ses services de paris en Belgique. Le 30 janvier 2025, la Commission des jeux de hasard (CJH) a inscrit le domaine polymarket.com sur sa liste noire des sites de jeux de hasard illégaux. Cette décision a entraîné des mesures de blocage visant à empêcher les internautes belges d'accéder au service.
Contrairement aux opérateurs de paris sportifs disposant d'une licence F1+ délivrée par la CJH, Polymarket ne possède aucune autorisation belge. La plateforme présente pourtant son activité comme un marché de prédiction (prediction market), dans lequel les utilisateurs achètent et revendent des positions sur la probabilité qu'un événement futur se réalise.
Son fonctionnement diffère donc de celui d'un bookmaker traditionnel. Les participants peuvent notamment prendre position sur des questions auxquelles il est possible de répondre par oui ou par non. Le prix des contrats évolue en fonction des transactions et des anticipations des autres utilisateurs. Cette distinction commerciale ne suffit toutefois pas à écarter l'application de la législation belge sur les jeux de hasard. Pour les autorités, le fait d'engager de l'argent sur un résultat futur peut relever des activités de paris soumises à autorisation, indépendamment de la technologie utilisée.
L'interdiction de Polymarket a initialement provoqué une diminution importante de son audience en Belgique. Selon les données de la CJH communiquées dans le cadre d'une question parlementaire du député Anthony Dufrane (MR), la plateforme enregistrait un peu plus de 200.000 visites depuis la Belgique en janvier 2025.
Ce chiffre est tombé à environ 79.000 visites en février 2025, avant de poursuivre sa diminution durant les mois suivants. En septembre 2025, la fréquentation était passée sous le seuil des 40.000 visites mensuelles. Mais cette tendance s'est ensuite inversée. En janvier et février 2026, les données disponibles font état d'une remontée de la fréquentation, avec près de 117.000 visites.
La Commission des jeux de hasard attribue notamment ce regain d'intérêt à la médiatisation grandissante de Polymarket, particulièrement à l'occasion d'événements internationaux.
Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence. Ils correspondent à des visites et non à des joueurs distincts. Une même personne peut effectuer plusieurs connexions, et une visite ne signifie pas nécessairement qu'un pari a été engagé. Ils montrent cependant que les mesures de blocage n'ont pas fait disparaître l'intérêt des internautes belges pour cette plateforme.
L'une des principales difficultés rencontrées par les autorités réside dans les possibilités techniques permettant de contourner les restrictions géographiques. Un réseau privé virtuel, généralement appelé VPN, peut masquer l'adresse IP réelle d'un internaute et faire apparaître sa connexion comme provenant d'un autre pays. Cette technologie peut permettre de contourner certaines mesures de blocage mises en place par les fournisseurs d'accès à Internet.
Il faut toutefois distinguer l'accès aux pages d'un site de la possibilité effective d'y engager de l'argent. Polymarket applique également ses propres restrictions géographiques : la Belgique figure dans la liste des territoires exclus de ses services de transactions.
La plateforme interdit d'ailleurs explicitement l'utilisation de VPN pour contourner ces restrictions. Le problème dépasse donc la simple accessibilité technique d'un site Internet. Pour les autorités belges, l'enjeu consiste à empêcher les opérateurs non agréés de proposer effectivement des jeux d'argent et de recevoir des fonds provenant de joueurs situés en Belgique.
Pour renforcer la lutte contre les opérateurs illégaux, le gouvernement fédéral souhaite développer de nouveaux moyens d'intervention, notamment sur le plan financier. Dans sa réponse parlementaire relayée par La DH, le ministre de la Justice évoque une collaboration avec les établissements bancaires afin d'empêcher les paiements depuis la Belgique vers les plateformes de jeux non autorisées.
L'objectif serait de compléter le blocage des sites Internet par des restrictions portant directement sur les transactions. Une telle mesure pourrait limiter les possibilités d'alimenter un compte auprès d'un opérateur illégal, même lorsque son site reste techniquement accessible. Cette stratégie soulève néanmoins plusieurs difficultés. Polymarket repose notamment sur une infrastructure blockchain et utilise des actifs numériques pour le règlement des transactions. Les fonds ne transitent donc pas nécessairement sous la forme d'un paiement bancaire direct identifiable au nom de la plateforme.
Un blocage efficace supposerait dès lors de déterminer quels intermédiaires financiers et quels circuits de paiement peuvent être concernés, ainsi que les moyens juridiques permettant d'intervenir.
À ce stade, le blocage bancaire évoqué constitue une mesure envisagée et non un dispositif dont l'entrée en application aurait été annoncée. Ses modalités, son calendrier et son efficacité restent à préciser.
Cette réflexion intervient alors que la Belgique a engagé une réorganisation de la surveillance du secteur des jeux de hasard.La loi du 30 avril 2026, entrée en vigueur le 1er juin 2026, a prévu le transfert des compétences en matière de jeux de hasard et de la Commission des jeux de hasard vers le SPF Économie.
Ce changement vise notamment à intégrer davantage les dimensions économiques de la régulation, tout en maintenant les objectifs de protection des joueurs et de lutte contre les opérateurs non agréés. En septembre 2026, le gouvernement a poursuivi les adaptations réglementaires nécessaires à cette réorganisation.
Parallèlement, une modernisation du cadre législatif est envisagée pour mieux tenir compte des nouvelles formes de jeux d'argent. Les marchés de prédiction constituent précisément l'un de ces nouveaux défis. Ils empruntent certaines caractéristiques aux paris traditionnels, mais également aux plateformes d'échange d'actifs financiers.
Cette hybridation soulève des interrogations concernant leur qualification juridique, la surveillance des transactions, l'intégrité des événements proposés et la protection des utilisateurs.
Le regain d'attention porté à Polymarket intervient également dans un contexte de controverses sur l'intégrité de certains marchés de prédiction. La plateforme se retrouve notamment au centre de soupçons concernant le Ballon d'Or 2026, remporté le 26 octobre par l'attaquant anglais Harry Kane. Selon une enquête du média financier Upside, douze comptes créés peu avant la cérémonie auraient engagé environ 265.000 dollars sur plusieurs résultats liés au classement final. Ces comptes auraient notamment anticipé dans le bon ordre les cinq premières places : Harry Kane, Kylian Mbappé, Lamine Yamal, Rodri et Lionel Messi.
Les opérations auraient généré près de 200.000 dollars de gains. Le groupe Amaury, propriétaire de France Football et organisateur du Ballon d'Or, a annoncé des démarches en vue du dépôt d'une plainte afin de faire la lumière sur d'éventuelles fuites d'informations confidentielles. À ce stade, ces éléments constituent des soupçons qui doivent encore être établis par les investigations.
L'affaire illustre néanmoins une difficulté propre aux marchés de prédiction : lorsqu'un événement repose sur une information connue à l'avance d'un nombre limité de personnes, certains participants peuvent potentiellement disposer d'un avantage considérable sur les autres utilisateurs.
La Belgique n'est pas isolée dans sa volonté d'encadrer les plateformes de marchés de prédiction. En juin 2026, neuf autorités européennes de régulation des jeux d'argent, dont la CJH, ont publié une déclaration commune annonçant un renforcement de leur coopération.
Cette initiative rassemble la Belgique, la France, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Pologne, le Portugal, l'Espagne et la Suisse. Les régulateurs ont notamment attiré l'attention sur les risques de fraude, d'utilisation d'informations privilégiées, de pertes financières et de dépendance associés à certaines plateformes dépourvues d'autorisation nationale. Plusieurs pays ont déjà engagé des procédures visant Polymarket.
Aux Pays-Bas, la Kansspelautoriteit a notamment imposé en février 2026 une mesure coercitive à l'opérateur de la plateforme, assortie d'une astreinte potentielle de 420.000 € par semaine, plafonnée à 840.000 €. En France, l'Autorité nationale des jeux (ANJ) a ordonné en juillet 2026 le blocage de l'accès au site Polymarket par les fournisseurs d'accès à Internet, après avoir constaté les limites d'un précédent dispositif de géoblocage.
Ces initiatives traduisent une préoccupation commune : éviter que des opérateurs proposant des paris sur des événements futurs échappent aux réglementations nationales en se présentant comme de simples plateformes financières ou technologiques.
Malgré les données disponibles sur le trafic de Polymarket, les autorités belges ne disposent pas d'une estimation fiable des sommes engagées par des utilisateurs situés en Belgique. La Commission des Jeux de Hasard ne peut pas s'appuyer sur les déclarations d'activité habituellement exigées des opérateurs agréés, puisque Polymarket ne possède pas de licence belge. Il est donc impossible, sur la base des informations publiques actuellement disponibles, de déterminer le nombre réel de parieurs belges, le montant de leurs mises ou les éventuels gains réalisés.
La question du traitement fiscal de ces gains relève par ailleurs des compétences du ministre des Finances. Enfin, la protection des utilisateurs demeure une préoccupation importante. Les personnes qui utilisent une plateforme non autorisée ne bénéficient pas des garanties de contrôle et des dispositifs de protection imposés aux opérateurs titulaires d'une licence belge. Les autorités envisagent également de renforcer les campagnes de sensibilisation consacrées aux dangers des jeux de hasard illégaux.
L'enjeu dépasse désormais le seul cas de Polymarket. Pour le gouvernement belge, il s'agit de construire un dispositif capable de répondre à l'émergence de nouvelles formes de paris en ligne, tout en rendant plus difficile le financement des plateformes qui opèrent sans autorisation.