vendredi 6 Février 2026
En alertant sur l'essor du marché illégal des jeux de hasard en ligne, la Belgian Association of Gaming Operators (BAGO) met en avant plusieurs chiffres marquants concernant les jeunes joueurs, les personnes auto-exclues et l'évasion économique. Si ces constats s'inscrivent dans une problématique bien réelle, l'origine et la méthodologie des données méritent toutefois d'être analysées et mises en perspective avec les informations disponibles auprès des autorités et du monde académique.
Dans sa publication du 4 février 2026, BAGO avance plusieurs données fortes : 65 % des hommes de 18 à 21 ans joueraient sur des sites illégaux, 47 % des joueurs auto-exclus via EPIS continueraient à jouer hors cadre légal et 23 % du budget total des jeux de hasard en Belgique serait dépensé auprès d'opérateurs non licenciés.
Ces chiffres ont un point commun : ils ne sont pas directement issus d'un rapport public de l'autorité de régulation. BAGO ne publie pas, à ce stade, la méthodologie complète, l'échantillon, ni l'institut de recherche à l'origine de ces pourcentages précis. Ils semblent provenir d'études internes, d'enquêtes commanditées par le secteur ou d'analyses de trafic et de comportement des joueurs.
Cela ne signifie pas pour autant que ces chiffres sont infondés, mais leur statut doit être clairement identifié : il s'agit de données sectorielles, produites par une organisation qui représente les intérêts des opérateurs légaux.
Du côté de la Commission des Jeux de Hasard, les rapports annuels et communications officielles confirment l'existence d'un marché illégal actif et difficile à endiguer. La CJH reconnaît notamment :
En revanche, les publications publiques de la CJH ne détaillent pas, à ce jour, de pourcentages aussi précis que ceux avancés par BAGO concernant les jeunes joueurs ou les auto-exclus. L'autorité reste prudente dans la quantification du phénomène, en raison notamment de la complexité méthodologique liée à la mesure de l'activité illégale.
Sur le fond, l'idée que les jeunes adultes soient surreprésentés sur les plateformes illégales n'est pas nouvelle. Plusieurs études académiques et travaux récents sur le marketing des jeux d'argent montrent que les publics jeunes sont plus sensibles aux bonus agressifs, aux influenceurs et aux plateformes non régulées.
Des chercheurs belges, dont le professeur Bram Constandt, ont déjà souligné les effets pervers d'une régulation trop stricte du marché légal combinée à une exposition massive à des offres illégales facilement accessibles. Toutefois, les études académiques évoquent généralement des ordres de grandeur et des tendances, plutôt que des chiffres aussi précis que ceux communiqués par BAGO.
L'affirmation selon laquelle près d'un joueur auto-exclu sur deux continuerait à jouer sur des sites illégaux illustre une réalité largement reconnue : EPIS ne peut fonctionner efficacement que dans le périmètre du marché réglementé.
Sur ce point, le discours de BAGO rejoint celui de nombreux observateurs. Tant que les opérateurs illégaux ne sont pas techniquement bloqués et que les flux financiers ne sont pas interrompus, l'auto-exclusion reste contournable. Là encore, si le chiffre de 47 % n'est pas officiellement documenté dans une source publique indépendante, le problème de fond ne fait guère débat.
L'estimation selon laquelle 23 % des dépenses liées aux jeux de hasard s'effectueraient hors du circuit légal correspond aux ordres de grandeur évoqués régulièrement par le secteur. BAGO communique depuis plusieurs années sur une part de marché illégale avoisinant 20 à 25 %.
Cependant, cette estimation repose sur des hypothèses indirectes : trafic web, enquêtes déclaratives, comparaison avec les chiffres du marché légal. En l'absence d'obligations de transparence pour les opérateurs illégaux, toute quantification précise demeure par nature approximative.
La publication de BAGO s'inscrit clairement dans un contexte politique et réglementaire sensible. Le secteur légal cherche à démontrer que certaines restrictions – notamment en matière de publicité ou de bonus – peuvent affaiblir la canalisation et renforcer le marché noir.
Cette alerte n'est pas dénuée de fondement, mais elle doit être lue comme un discours d'acteur. Elle gagnerait en crédibilité si les études sous-jacentes étaient rendues publiques, permettant un débat transparent avec le régulateur, les chercheurs et les décideurs politiques.
Au-delà des chiffres exacts, le message principal de BAGO met en lumière une question clé : comment maintenir une offre légale suffisamment visible, attractive et contrôlée pour éviter que les joueurs ne basculent vers l'illégal ?
Sur ce point, un consensus semble émerger : sans moyens renforcés pour la CJH, sans coopération accrue avec les prestataires de paiement et sans évaluation systématique de l'impact des nouvelles règles, la canalisation risque de rester un objectif théorique plus qu'une réalité opérationnelle.