mercredi 4 Mars 2026
Une enquête menée par Investigate Europe et plusieurs médias européens révèle que la majorité des intelligences artificielles conversationnelles recommandent des sites de jeux d'argent illégaux en Europe. En Belgique, la situation est particulièrement préoccupante : plusieurs chatbots proposent systématiquement des casinos offshore, parfois même en expliquant comment contourner les contrôles d'identité.
Les intelligences artificielles conversationnelles sont devenues un outil central pour rechercher des informations en ligne. Mais une enquête menée par Investigate Europe et relayée par La Libre et Le Soir met en lumière un problème inattendu : ces systèmes recommanderaient régulièrement des plateformes de jeux d'argent illégales sur les marchés européens.
Pour mener cette analyse, les journalistes ont testé sept chatbots majeurs : ChatGPT, Grok, Gemini, Copilot, Meta AI, Claude et Le Chat (Mistral).
Au total, 210 questions ont été posées dans dix pays européens, en utilisant un VPN local et les langues nationales.
Les requêtes visaient notamment à identifier :
Le résultat est sans appel : dans 75 % des cas, les IA ont recommandé des sites de jeux non autorisés, souvent présentés comme « sûrs », « rapides » ou « adaptés aux débutants ».
Les résultats observés en Belgique sont particulièrement préoccupants.
Sur 21 situations testées, 15 réponses contenaient des recommandations de sites illégaux. Certaines IA ont même expliqué comment contourner les mécanismes de protection.
Les journalistes ont identifié plusieurs types de réponses problématiques :
Selon l'enquête, Grok, ChatGPT et Copilot ont fourni des réponses illicites dans tous les cas testés en Belgique. Les autres IA ont répondu de manière problématique dans environ deux tiers des situations.
Seul Claude, développé par Anthropic, aurait fourni des réponses strictement conformes à la législation.
Les casinos recommandés par les IA sont pour la plupart des opérateurs offshore, généralement titulaires d'une licence délivrée à Curaçao.
Ces plateformes présentent plusieurs caractéristiques :
Dans certains cas relevés par l'enquête, les IA ont même conseillé ces sites à un utilisateur se présentant comme mineur, ce qui soulève des questions majeures en matière de protection des jeunes.
Pour les spécialistes de la lutte contre l'addiction au jeu, ces résultats sont particulièrement inquiétants.
Le député Stefaan Van Hecke, à l'origine de l'interdiction de la publicité pour les jeux d'argent en Belgique, estime que ces systèmes peuvent devenir une nouvelle porte d'entrée vers le marché illégal.
Même inquiétude du côté des professionnels de l'addiction. François Mertens, coordinateur de la plateforme d'aide aux joueurs et psychologue à l'ASBL Le Pélican, estime que l'accès facilité à ces informations peut renforcer les comportements à risque, en particulier chez les jeunes adultes.
Pourquoi ces systèmes recommandent-ils des casinos illégaux ?
Selon Paulo Dimas, directeur du Centre for Responsible AI, le problème viendrait en partie des données utilisées pour entraîner les modèles.
Internet est en effet saturé de contenus promotionnels provenant du marché gris du jeu en ligne. Ces contenus – articles affiliés, comparateurs ou blogs promotionnels – peuvent influencer les modèles d'IA et les pousser à reproduire ces recommandations.
Même lorsque les systèmes affichent un avertissement indiquant que ces casinos ne sont pas autorisés, ils peuvent paradoxalement continuer à les promouvoir.
Du côté de la Commission des Jeux de Hasard (CJH), la question des chatbots n'a pas encore fait l'objet d'une réflexion approfondie. La présidente de la CJH, Magali Clavie, reconnaît que la réglementation actuelle n'est pas adaptée aux nouvelles technologies. La loi belge sur les jeux de hasard date en effet de la fin des années 1990, bien avant l'apparition des IA génératives.
Le régulateur souffre également d'un manque de ressources :
Selon la CJH, à peine un équivalent temps plein peut aujourd'hui être consacré à la lutte contre les sites de jeux illégaux.
Au niveau européen, les regards se tournent vers le règlement AI Act, adopté en 2024.
Ce texte vise à encadrer les usages de l'intelligence artificielle et à renforcer la protection des citoyens face aux dérives potentielles des modèles génératifs.
La Commission européenne prévoit notamment :
D'ici là, plusieurs experts estiment qu'un autre levier sera essentiel : l'éducation numérique. Apprendre aux utilisateurs, et en particulier aux jeunes, à utiliser l'intelligence artificielle avec un regard critique devient une priorité.
Cette enquête révèle une évolution importante du paysage numérique. Alors que les moteurs de recherche traditionnels étaient déjà critiqués pour leur rôle dans la promotion du marché gris du jeu en ligne, les intelligences artificielles conversationnelles pourraient amplifier ce phénomène.
Pour les régulateurs européens, la question devient donc double : contrôler les opérateurs illégaux mais aussi encadrer les nouveaux intermédiaires numériques capables de diriger les utilisateurs vers ces plateformes.
Dans un contexte où les IA deviennent progressivement un outil central pour rechercher de l'information, leur rôle dans l'accès aux jeux d'argent pourrait rapidement devenir un enjeu majeur de régulation et de protection des consommateurs en Europe.